Mort de Rémi Fraisse à Sivens10 min read

Rémi Fraisse est mort dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, victime de l’explosion d’une grenade offensive. Il participait à une manifestation contre le barrage de Sivens.

TescouLe Tescou est une petite rivière passant notamment dans le Tarn. C’est une rivière de faible débit. Son cours a été plusieurs fois modifié pour répondre aux besoins de l’agriculture. Son eau est trouble et de mauvaise qualité. Sa seule partie naturelle se trouve dans la zone du Testet 1. Il s’agit d’une des zones humide abritant la plus grande biodiversité du département. Elle compte notamment 94 espèces animales protégée, et 15 plantes rares.

Depuis la fin des années 60, de multiples projets voient le jour dans la région : la création de plusieurs complexes touristiques, d’une décharge ou d’un lac de retenue. Tous ces projets sont annulés suite à la pression des habitants et des agriculteurs 2.

La construction d’un barrage est devenu une nécessité, d’après les agriculteurs. Le Tescou rencontre des périodes de sécheresse huit années sur dix. Le but du barrage serait de participer à l’irrigation des champs, mais aussi à garantir un débit suffisant à la rivière lors des périodes de sécheresse 3

L’étude préalable au dernier projet du barrage de Sivens commence en 1989. Elle s’étale jusqu’en 2004. Les travaux débutent officiellement le 14 septembre 2007, pour une durée prévue de 36 mois. Toutefois de nouvelles études ont lieu entre 2008 et 2010, alors que les travaux ne sont pas encore commencés. En 2010, l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques recaractérise certaines zones humides, les qualifiant de « à forts enjeux environnementaux » 4.
La demande d’autorisation de travaux est déposée en préfecture le 4 mai 2012. S’en suit plusieurs enquêtes publiques et réunions d’informations, jusqu’à la fin de l’année. Parallèlement, plusieurs instances administratives rendent des avis contradictoires. Par exemple, le conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques est favorable au barrage, alors que le conseil national de protection de la nature est défavorable. D’ailleurs cet avis défavorable sert de prétexte à la ministre de l’Écologie Delphine Batho pour bloquer le projet, le 5 juin 2013. Elle a toujours été contre mais avait jusque là seulement réussi à gêner le projet. Delphine Batho est limogée en juiller 2013 et son successeur, Philippe Martin, relance le projet 5.

Plan du projet de barrage à Sivens

La contestation autour du barrage de Sivens a existé dès les premiers projets. D’abord informelle, elle s’amplifie en 2011. Plusieurs associations sont créés, comme le Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet 6. Il qualifie ce barrage de projet inadapté, dont le coût environnemental et financier est très élevé, au profit de pratiques agricoles qui sont une impasse 7. Ils dénoncent également son utilité et son surdimentionnement, accusant les agriculteurs d’être responsables des sécheresses en gérant mal les ressources disponibles et leurs réserves d’eau 8.
Deux recours sont déposés contre le barrage. Le seul susceptible de faire stopper le projet dans l’immédiat, en référé, est rejeté 9.

Les militants de l’association « Tant qu’il y aura des bouilles » décident d’occuper le site en octobre 2013. Ils sont expulsés une première fois le 27 février 2014, puis une nouvelle fois le 16 mai 10.

Les travaux de déboisement commencent le 1er septembre 2014, protégés par des gendarmes. Des affrontements ont lieu entre ceux-ci et des manifestants, qui ont notamment jetés des cocktails Molotov 11.

Un zadiste à SivensDans les jours qui suivent, les manifestants pro-barrage sont de l’ordre du milliers sur le site, dans une ambiance plutôt festive. Certains manifestants se plaignent toutefois de violences policières, et les habitants des environs ont peur que les manifestants se radicalisent 12.
C’est bien ce qui est en train de se passer. Les manifestants organisent une zone à défendre (ZAD) sur le même principe qu’à Notre-Dame-des-Landes quelques années plus tôt 13.
Plus le mois d’octobre avance, moins les zadistes sont nombreux, mais plus ils sont déterminés. autour du 20 octobre, ils ne sont plus que 200, mais ils viennent de toute la France. Les zadistes ont du mal à faire face aux gendarmes. Ils sont obligés de reculer régulièrement.
Les agriculteurs mènent également quelques actions de protestation contre le blocage des travaux, mais elles sont beaucoup moins médiatisées

Le 26 octobre 2015 au matin, la presse annonce la mort d’un des zadistes. Au début de la matinée, le flou est total sur les circonstances de la mort, mais plus tard dans la journée elles se précisent, notamment grâce aux témoignages des zadistes.
Une manifestation pacifiste regroupant 2 000 personnes a eu lieu la veille. Parmi eux étaient présents de 100 à 150 anarchistes encagoulés et tout de noir vêtus [qui ont] jeté des engins incendiaires. Les policiers font alors usage de lacrymogène, de flash-balls et de grenades assourdissantes. Des manifestants déclarent avoir vu Rémi Fraisse, un zadistes de 21 ans, s’effondrer lors d’affrontements avec les CRS, sans en connaître la raison. Rémi Fraisse a été pris en charge et évacué par les CRS. L’événement s’est produit vers deux heures du matin 14.
Dans les jours qui suivent, les circonstances de l’accident se précisent. La nuit suivant la manifestation pacifique, entre 100 et 200 opposants au barrage ont décidé d’aller affronter les CRS au niveau du parking sur lequel étaient garés les engins de chantier servant au déboisement. Plusieurs personnes affirment que Rémi Fraisse a été victime d’un tir de grenade de la part des CRS 15. L’autopsie a révélé qu’il a été victime d’une explosion et projeté violemment au sol.
Le 31 octobre, l’enquête établit que Rémi Fraisse a été victime d’un tir de grenade offensive de la part des CRS. La grenade s’est coincée entre lui et son sac à dos. Plus important, il n’y a aucune trace d’engin pyrotechnique artisanal ni de produit explosif. L’explosion de la grenade offensive est donc la seule responsable de la mort 16.

L’inspection générale de la gendarmerie nationale a conclu le 2 décembre 2015 que le gendarme ayant tiré la grenade qui a touché Rémi Fraisse n’a commis aucune faute professionnelle 17. Il est placé en garde à vue le 14 janvier 2015, mais il ressort libre dans la soirée. 18.
Les consignes données aux gendarmes restent floues. Bernard Cazeneuve, le ministre de l’intérieur, et Denis Favier, le directeur de la Gendarmerie, affirment n’avoir donnés aucune consigne de fermeté. Pourtant d’après le gendarme responsable du tir de grenade, le préfet du Tarn avait demandé de faire preuve d’une extrême fermeté vis-à-vis des opposants par rapport à toutes formes de violences envers les forces de l’ordre 19.
Un enregistrement des conversations des gendarmes révèle que les gendarmes ont assisté à la perte de connaissance de Rémi Fraisse mais qu’ils ont d’abord refusés d’aller le secourir. Plus tard, quand ils se sont rendus compte de sa mort, ils ont voulu la cacher aux manifestants, pour ne pas envenimer la situation. Cet enregistrement montre également que les gendarmes connaissaient la cause du décès dès le début, ce qui contredit le Ministre de l’intérieur et la gendarmerie 20 21. D’autant plus que ce dernier avait déjà suspendu l’utilisation des grenades offensives 22.

La gendarmerie déclare, après l’accident, ces munitions qui sont utilisées n’ont jamais occasionné de tels dégâts et n’ont jamais eu d’effets comparables à ceux observés 23. Pourtant la létalité de ce type de grenade est connue dès 1977 24. Plus récemment, l’utilisation des diverses grenades à létalité réduites ont conduit à la mutilation de plusieurs personnes 25.
Le ministre de l’Intérieur a suspendu le jour même l’utilisation des grenades offensives, le temps de l’enquête 26. Elles sont actuellement toujours interdites.

Au niveau politique, les travaux du barrage sont rapidement suspendus, mais pas arrêtés 27. Quelques semaines plus tard, le projet de barrage est totalement remanié. Deux solutions sont à l’étude. La création d’un plus petit barrage en amont du projet initial, ou un ensemble de trois barrages plus petits. Ces projets ne conviennent ni aux écologistes, ni aux agriculteurs 28.

La famille de Rémi Fraisse a porté plainte le lendemain de l’accident

Pratiquement un an plus tard le sujet dérange encore. Certains parents et amis de Rémi Fraisse voulaient de rassembler à l’endroit de sa mort le 26 octobre 2015, mais certains agriculteurs ont menacé de tirer au fusil de chasse sur le rassemblement s’il avait lieu. Finalement tout rassemblement a été annulé par un arrêté municipal. Seule sa famille a pu se recueillir à Sivens, escortés par de nombreux gendarmes 29.


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  28. http://www.humanite.fr/sivens-tir-de-barrage-sur-les-solutions-563057″>Sivens : tir de barrage sur les solutions
  29. Sivens : Rémi Fraisse dérange encore (Le Canard Enchaîné n°4957 du 28 octobre 2015